• S.Ch.

En fuite - Elle

Mis à jour : sept. 10

L'aurore n'était pas loin d'arriver et un léger bruit de pas et un murmure de l'autre côté de la fenêtre nous a alerté que c'était l'heure.


Mes os ont frémis à l'intérieur de mon corps. Ses bras autour de moi m'ont serrée un peu plus fort contre lui.


J'étais si bien gardée contre sa poitrine, ma tête sur son cou, ses bras m'entourant. Je me sentais protégée et en sécurité. Pourquoi devions nous partir au milieu du froid de la nuit ? Fuir de notre maison, de nos vies, de nos constructions ?


Tant de fois j'avais marché dans cette maison, libre et sans préoccupations. Tant de fois j'avais dansé et rigolé fort juste pour lui faire rire. À chaque fois il souriait, il m'avait toujours accordé ces secondes d'attention que je réclamais comme une petite fille. Et je courais l'embrasser comme une tornade, pour lui dire que je l'aimais, qu'il me rendait heureuse et très folle de lui. Tant de fois il m'avait surpris alors que je m'occupais avec quelque chose et m'avait emportée, déstabilisée, exaspérée. Et tout ça finissait toujours par des moments doux, un baiser ardent, un "je t'aime encore", un"je t'aime à chaque fois".


Pourquoi ce soir nous ne pouvions pas répéter toutes ces images ? Je danserais et chanterais librement, j'inventerais quelque chose encore pour le faire sourire, une fois, mille fois, à chaque fois. Il tirerait doucement de ma main vers lui. Je tomberais sur son corps et nous rêverions sur nos avenirs, sur notre avenir ensemble.


Mais maintenant, ce bruit, ce murmure, cette nuit, rien de tout cela ne semblait plus exister. Avait été réel une fois ? Avions nous vécu ces moments de joie, de paix, d'amour fou ?


J'ai mis encore quelques secondes à bouger car je me résistait à abandonner ses bras, les battements de son coeur près du mien. J'ai bien senti que c'était aussi difficile pour lui et la douleur m'a traversée. Je devais être forte, lui faire savoir que je gardais ma joie et ma paix dans ces circonstances. Je devais lui montrer mon courage, ma loyauté, mon amour au-delà tout.


Aucun de deux ne pouvait dire un seul mot. La souffrance était trop lourde. Allions nous nous revoir bientôt, un jour... avant la mort ? Car nous savions que nous allions mourir. Notre peuple était marqué par la mort, la torture et la destruction. Cette fuite ne pouvait pas l'empêcher.


J'ai suivi ses ordres en silence, ses mains ne se séparaient pas de mon corps et j'ai remercié de tout mon âme qu'il me guide, qu'il garde la maîtrise suffisante pour m'indiquer le chemin.


Nous nous sommes glissés dans des couloir noirs en faisant confiance à cette personne qui était venu nous indiquer un échappatoire. Ma peau était froide mais j'avais très chaud à l'intérieur de moi. J'avais peur de devoir lui dire au revoir. De le regarder dans les yeux et d'affronter face à face l'incertitude, le renoncement. J'ai essayé d'avaler de la salive mais ma gorge était complètement sèche. Sa main sur mon ventre m'a rappelé notre première nuit ensemble quand je tremblais et il s'est rapproché pour me rassurer. Il s'était mis silencieusement derrière moi et avait mis sa tête sur mon épaule, son joue contre le mien. Avec son bras gauche il avait entouré mes épaules et il avait posé sa main droite sur mon ventre. J'avais senti son coeur battre très fort contre mon dos, et j'ai compris qu'il tremblait aussi. Cette nuit-là nous nous sommes enlacés dans un étreinte tendre et passionnel. Cette nuit-ci je ne pouvais que mettre ma main sur la sienne, entrelacer mes doigts avec les siens et continuer à avancer en silence dans le noir.


Notre guide nous a fait sortir au milieu de la rue. Il n'y avait personne, il n'y avait aucun bruit. Nous faisions attention de ne pas respirer trop fort. Nous avions envie de disparaître, d'arrêter d'exister, de nous envoler ensemble. J'ai senti mes yeux s'inonder des larmes et j'ai réprimé une envie pressante de pleurer. Ses mains ont serré ma taille un peu plus fort.


Au milieu d'une nuit obscure j'ai du regarder ses yeux une dernière fois, toujours en silence. Ils étaient les mêmes yeux que je connaissais, que j'aimais, que je voulais regarder matin et soir jusqu'à la fin de nos jours sur terre. Mais la vie avait ses propres tournures et cette promesse que nous nous avions faite dans l'autel de ne plus jamais nous quitter nous avait été violemment enlevée.


Pendant un petit seconde une idée a traversé mon esprit, et si nous nous échappions ensemble ? Mais combien de fois nous avions cherché des alternatives, des heures et des heures, des prières, des jeûnes, des prières. Et nous savions ce que nous devions faire. Nous avions eu le temps de pleurer ensemble, de nous aimer une et autre fois encore avant de nous dire au revoir. Nous le savions, nous l'avions déjà vécu dans nos coeurs.


Mais maintenant c'était le moment de dire ce vrai adieu. Et le vivre c'était dévastateur. J'ai crié dans mon coeur comme je ne l'avais jamais fait. J'ai supplié mon Dieu dans les cieux même si je connaissais déjà la réponse : nous devions voir l'autre partir. Mais à lui je l'ai souri. Il a regardé mon sourire comme si c'était un précieux trésor. J'ai vu comment il s'y accrochait de toutes ses forces sur son visage, ce visage que j'avais caressé tant de matins, tant de fois.


J'ai regardé ses yeux et il me regardait aussi profondément. Qu'allions nous faire ? Allions nous survivre ? Nous devions être forts. J'ai serré le dos de sa main contre ma bouche ne voulant la lâcher jamais.


Il a tiré de moi pour me rapprocher de son corps, j'ai caressé ses lèvres, j'ai laissé sa bouche m'embrasser, me chercher désespérément une dernière foi. Et c'était comme notre premier baiser, quand nos âmes se sont cherchés pour la première fois avec une ardente timidité. Ce soir il n'y avait plus de timidité mais de complicité construite après tant des moments, des conversations, de rêves.


Sans prononcer aucun mot, il n'y en avait pas besoin, nous nous sommes regardés encore. Les lignes de notre visage, nos sourcils, nos joues. Nos doigts avaient du mal à s'abandonner. Les bagues dans nos doigts nous rappelaient cette promesse de ne jamais nous quitter l'un à l'autre.


Mais nous nous sommes quittés ce soir. J'ai marché en m'éloignant de lui. En priant dans mon coeur qu'il soit mieux que moi et que nous nous retrouvions à nouveau, un jour... avant ou après la mort, dans cette vie ou celle à venir.



Crédit Photo : Jackson David

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