• S.Ch.

Cachés

Mis à jour : sept. 9

Dans un effort pour ne pas faire du bruit elle a glissé du matelas furtivement. Ils étaient nombreux dans la même chambre mais elle a réussi à s'en sortir sans réveiller personne, notamment celui qui dormait profondément à son côté. Elle ne put s'empêcher d'avoir des frissons à la seule idée de le quitter pour la deuxième fois. Il faisait encore noir et la température était très basse. C'était probablement l'hiver le plus froid qu'elle n'avais jamais vécu. Or plus que tout le reste de son corps, son coeur était froid.


Le temps pressait et elle ne pouvait pas s'arrêter à penser ni à son mari ni au froid qui gelait ses doigts. Ils étaient nombreux à la maison et pouvaient se tenir chaud. En revanche, s'il n'y avait plus d'eau il allait être difficile de cohabiter et tout simplement de survivre. Il commençait à manquer des aliments basiques aussi et il fallait du bois pour l'hiver qui arrivait à grand pas. Elle savait où trouver ces choses mais surtout elle avait des idées de comment s'arranger pour être approvisionnés dans le temps. Elle n'en avait parlé à personne car elle savait qu'on la laisserait pas prendre le risque d'aller à l'extérieur, c'était trop dangereux.


Ils évitaient d'utiliser l'électricité pour garder la discrétion donc ils avaient besoin de bougies... Son esprit répétait sans cesse une longue liste de choses dont ils avaient besoin, les endroits où il fallait aller pour les obtenir et les personnes qu'elle devait contacter pour ne pas penser aux dangers et ne pas se décourager. Elle était sortie de la chambre en silence et était allée chercher des bottes. Elle ne savait plus à qui appartenait ce paire; la plupart de choses étaient devenues communes. Quand il y a le besoin la propriété ne vaut plus grande chose, mais la solidarité et le partage l'emportent.


Quand elle prenait une grande inspiration, prête à sortir, son regard a croisé un pair des yeux qui la regardaient dans l'obscurité. Elle s'est arrêtée la main tendue vers la porte. Elle était tendue; elle était déterminée à y aller quoique qu'il en soit.


- Réfléchis un peu d'abord - lui a dit l'autre femme sortant de la pénombre. Elle savait de quoi elle essayait de la prévenir; si elle était prise il était fort probable qu'elle ne revienne plus jamais.

- On a besoin de subsister à plusieurs; il manque de l'eau et bientôt à manger aussi. Je peux faire quelque chose pour tout ça. Et on n'a pas besoin de moi.

- Il sait ? - l'autre femme fut une pause - l'as tu dis que tu vas sortir ? - demanda avec le souffle retenu. Elle ne put pas répondre, elle avait la gorge serrée. Ça faisait des mois qu'ils ne sortaient pas de la maison si ce n'était que pour aller travailler discrètement à l'extérieur où ils avaient commencé une plantation et jamais tous au même temps. Mais avec le froid ils avaient dû commencer à construire un serre et il leur manquait des vitres. Face à son silence prolongé l'autre femme comprit que la réponse était non, qu'elle n'avait prévenu personne.

- Ne le fais pas, pas comme ça - insista alors l'autre femme. Elle l'observa attentivement toujours en silence. Elle savait combien c'était difficile pour l'autre de le dire cela après toute la douleur qu'elle lui avait infligé bien avant que tout cela ne commence. C'étaient des blessures d'un passé qui semblait bien loin derrière. Et en ce moment de besoin, de peur, d'unité malgré les différences cette femme blessée faisait le choix de vouloir la protéger malgré tout.

- Pourquoi ?

- Pourquoi quoi?

- Pourquoi ne voudrais tu pas que je ne revienne plus jamais ? - L'autre femme continua à fixer son regard sur elle puis elle détourna le visage mais répondit audiblement.

- Pour lui. Je ne veux pas qu'il souffre. - Elle garda le silence devant cette réponse qui la transperce. Elle non plus, elle ne voulait pas qu'il souffre, mais pouvait-on penser à des intérêts si individuels quand les circonstances les dépassaient à ce point ? Son esprit réfléchit vite: la maison était cachée, ils étaient en sécurité dans ce quartier, l'entraide les préserverait encore, mais pour combien de temps ? Il était fort probable qu'ils devraient rester encore beaucoup du temps enfermés et ils devaient apprendre à subsister dans ce nouveau monde. Ils devaient trouver les moyens de se pourvoir sur le long terme. Quelqu'un devait entreprendre cette démarche au plus vite avant que le pire de l'hiver ne soit arrivé. Le plus tôt le mieux, les risques menaçant d'augmenter de jour en jour. Or l'autre femme avait raison: et lui ? Son coeur frémit à l'intérieur et devint un peu plus froid encore. Il était le seul capable à la freiner. Elle ne pouvait pas supporter l'idée de lui dire au revoir une seconde fois. Pourtant elle savait bien que quelqu'un devait y aller et quelque part dans son coeur elle savait que, le moment étant arrivé, c'était son rôle.

- Si... - elle ne put continuer, sa voix était cassée - Si quelque chose m'arrive - dit-elle enfin - il sera bien entouré. - Le silence s'installa encore entre les deux femmes qui se regardent un instant en silence. Elle leva la main vers la porte. Pour un seconde elle eut l'espoir qu'elle ne devait pas y aller et qu'elle pouvait rester, que quelqu'un d'autre s'en occuperait. Mais le sacrifice devait être fait et elle devait agir. Et puis peut être elle retournerait à la maison plus tard avec tout ce qu'il fallait; la seule idée lui donna les forces nécessaires et elle sortit à l'aube gelé. Quand l'air froid toucha son visage elle ne put que prier dans son coeur qu'elle rentra à la maison saine et sauve.


***


Vingt et un heures plus tard il faisait noir et toujours si froid. Le jour avait été tellement lent, les minutes coulant lents les uns après les autres dans l'incertitude. Il avait eu tout le long de la journée une mélange de sentiments oppressants dans la poitrine.


La femme l'observait en silence avec un regard aussi dur que désolé. Mais lui, il ne la regardait plus; il était rageux, anxieux et triste, énormément triste. Pourquoi ne l'avait-elle pas arrêtée ? Pourquoi l'avait-elle laissée partir ? Pourquoi n'était-elle pas venue le prévenir immédiatement ? Cette femme qui se tenait devant lui avait été la dernière à voir son épouse avant qu'elle ne prenne la décision de partir. Pourquoi ? Il n'arrêtait pas de regarder l'obscurité de l'extérieur à travers les vitres comme si elle allait apparaître d'un instant à l'autre. Il avait passé sa journée dans l'angoisse, la culpabilité et l'attente. Il avait tout essayé mais rien n'avait pu calmer la tempête dans son for intérieur; il était opprimé par une frayeur écrasante. Et si elle ne rentrait plus jamais ? Il se battait pour avoir confiance et garder la foi, remettre toute chose entre les mains de Dieu et accepter sa volonté. Pourtant il était frustré et confondu.


Et cette femme venait de lui raconter ce moment, le moment avant qu'elle ne parte. Elle lui avait confessé les dernières paroles de son épouse. Il comprenait mieux pourquoi elle avait décidé de partir. Tout comme il comprenait pourquoi cette autre femme ne l'avait pas arrêtée. Mais au même temps il ne comprenait rien de toute cette situation. Avait-il et pouvait-il avoir une raison à toute cette souffrance ? Il avait essayé de questionner son Dieu: pourquoi son peuple devait traverser cette horreur, être enfermés et cachés, vivre dans la peur constamment ? Pourquoi sa femme avait dû prendre un tel risque et aller au milieu des chasseurs ? C'était une brebis au milieu des loups. Pourquoi n'avait-il pu la garder et protéger jusqu'à la fin ? Pourquoi ils avaient dû être séparés encore une fois ?


Il ne savait tout simplement pas pourquoi il ne s'était pas réveillé. C'était vraiment inexplicable car il se rendait absolument toujours compte quand son dos n'était plus collé à son bras, quand elle ne l'enlaçait plus entre ses mains. Il remarquait son absence car son corps la réclamait pour lui. Même endormi il avait une telle soif d'elle que ses mains la cherchaient dans le matelas et il n'avait du repos que quand il sentait son coeur près de lui. Il caressait ses épaules et la serrait contre son torse. Il ne dormait tranquillement que quand il l'avait entre ses bras, quand il sentait sa tête sur son cou. Pourquoi ce matin il ne s'était pas réveillé pour la suivre et la persuader d'abandonner ses plans risqués ?


Et maintenant l'envie de crier, de courir, d'aller faire quelque chose pour la retrouver et la récupérer lui tordait les entrailles. La peur était venue habiter dans son âme: il ne voulait pas accepter l'idée de la perdre. Pas une seconde fois. Comment la perdre à nouveau ? Il s'est rappelé en détail de ce matin horrible lors duquel il l'avait regardée s'éloigner de lui. Son âme s'était déchirée. Il avait gardé pourtant une espérance solide qu'il la retrouverait un jour et cela était enfin arrivé plusieurs mois après. Et maintenant il devait faire face à cette décision qui s'était présentée sans prévenir. Allait-il devoir dire au revoir à son coeur encore et encore jusqu'à la perdre définitivement ?


Il vit l'autre femme partir de la chambre pour le laisser seul. La tristesse l'avait tellement submergé que il se sentait cassé. Si la première fois que son épouse s'était séparée de lui il avait gardé l'espoir de la revoir la sachant en sécurité maintenant il se sentait faible face à la peur que quelque chose d'horrible ne lui arrivât. Il ne voulait vraiment pas dire adieu. Dans tous les cas pas dans ces circonstances, surtout pas comme ça. Il leva encore sa voix au ciel en se demandant jusqu'à où irait cette douleur.


Il s'était dit dans son coeur qu'ils ne se quitteraient nullement jusqu'à la fin. Qu'ils s'embrasseraient chaque jour jusqu'au dernier. Qu'ils termineraient toute cette histoire, difficile et effrayante, mais belle malgré tout s'ils étaient unis, ensemble. Son appui comptait tellement pour lui quand ils entendaient des mauvaises nouvelles. Son soutien était si essentiel pour faire face à la menace. Quand elle était près de lui, il pouvait voir de la lumière là où tout était obscurité. Elle lui remplissait d'amour, de tendresse et de force. Avec elle il se sentait plus sûr, plus entier, plus ferme. Allaient-ils devoir faire face aux ténèbres l'un sans l'autre ? Où serait-elle ? Que serait-elle en train de vivre ?


Il dut arrêter tout de suite ces pensées car le seule idée qu'elle soit en souffrance quelque part seule le rendait fou. Son coeur s'étirait dans sa poitrine. Il retourna les yeux vers Dieu afin de lui prier pour sa sécurité une et autre fois. Le Seigneur était le seul à pouvoir la garder là où il avait perdu toute force, contrôle ou capacité. Il ne pouvait que faire appel à Lui pour la préserver contre tout mal. Il effondra la tête entre ses mains.


Un bruit léger de l'autre côté de la maison et des voix soudaines qui s'élevèrent lui firent sortir de sa stupeur et relever la tête instantanément. Et si...? Son coeur commença à battre très fort à l'intérieur. Il avait envie d'y aller et découvrir en courant si elle était de retour. Mais au même temps la terreur le paralysait. Et si ce n'était pas elle ? Et si c'était une autre nouvelle mais pas elle ?


Il se leva de suite décidé à aller la chercher que ce soit dans l'entrée ou à l'extérieur; il ne pouvait plus rester là dedans sans elle. Il irait la chercher même si cela signifiait mourir.


Il regarda la porte et elle était là; elle rentra dans la chambre. Il faisait noir et il ne voyait pas bien ses traits mais c'était elle, il aurait pu la reconnaître à des centaines de kilomètres de distance. Son visage, ses cheveux, son corps. Sa présence, son allure, son mouvement. Il crut avoir une vision tellement elle était belle. Est-ce que c'était réellement elle ou était-il en train d'avoir une hallucination ?


Elle lui regarda droit dans les yeux et il sut qu'elle était vraiment là, devant lui. Il sentit le vertige alors que ses battements explosèrent d'émotion. L'eau inonda leurs yeux. Sans voix ils coururent aux bras de l'autre et ils se consolèrent au plus profond de leurs êtres. Cette séparation encore. Cette rencontre une nouvelle fois. Allaient-ils pouvoir être unis dans la joie et tranquillité comme à une autre époque ? Il l'a entourée de ses bras. Il l'a prise et serrée fort contre lui. Il a senti le parfum de ses cheveux, la chaleur de son corps contre le sien, sa peau touchant son cou, ses larmes. Il a pris avec ses mains son visage pour la regarder. Il l'a observée de près. Il a plongé son regard dans ses yeux. Elle. Il a caressé ses joues inondées. Elle. Il a fermé les yeux et embrassé son front. Elle. Il l'a regardée encore, ses beaux yeux, son joli nez, ses lèvres tremblantes. Il l'a reçue dans sa poitrine pour qu'elle sache qu'elle était en sécurité, qu'elle était à la maison, et qu'il la protégeait à nouveau. Il eut envie de lui demander pardon mais sa gorge était serrée. Elle a pleuré contre son épaule tandis que des larmes brûlantes d'émotion et soulagement coulaient aussi de ses propres yeux. Il l'a prise dans ses bras et la soulevant sans difficulté l'a portée jusqu'au canapé. Il avait toujours été étonné de la force qui semblait le saisir autour d'elle. Il se sentait plus grand, plus puissant; il était prêt à combattre une armée pour cette femme. Une fois assis il s'est penché sur son visage pour l'embrasser tendrement sur la bouche. Entre larmes et esquisses de sourires ses bouches se sont enlacées une et autre fois. Il a senti l'eau salée sur ses lèvres. Quand ils ont récupéré le souffle et qu'il sentit bien qu'elle s'était calmée entre ses bras il a continué à la serrer, à réchauffer son corps froid et à caresser sa tête en lui murmurant des mots doux.


Il ne s'était pas rendu compte et toute la famille les entourait entre pleurs et sourires de soulagement. Bientôt la chambre était chaude, se tenant compagnie les uns les autres. Ils vivaient ce moment de paix tous ensemble en silence. Il sentait que les événements du jour, culminé par cette rencontre, avaient dépassé ses forces. Pourtant en cet instant, assis avec sa femme contre son corps et la famille autour, il se sentait lui même réconforté et apaisé.


Il a fermé les yeux et donné encore un baiser sur sa tête. Il s'est laissé chuchoter par ses mains qui s'étant glissé sous sa chemise touchaient sa peau, sa poitrine, son coeur comme cherchant à être toujours plus près de lui, intimement unis.


Il est resté avec ses mains sur sa peau, sa poitrine, son coeur et les yeux fermés il a revécu dans son esprit le jour de leur rencontre quelques mois en arrière. Ce jour où après de mois sans signaux ni aucune certitude de s'il la reverrait un jour, c'était elle qui lui avait ouvert la porte de cette maison. Il avait certes rêvé de cela quand il avait enfin reçu des consignes pour rejoindre la famille à la grande maison pour se cacher. Pourtant les possibilités étaient infimes; depuis le matin qu'ils s'étaient dit adieu il n'avait eu plus de nouvelles de son sort.


Mais Dieu les avait réunis. Et c'était dans sa volonté de leur accorder la bénédiction de se retrouver à chaque fois. Premièrement, ça faisait déjà des années, il s'étaient rencontrés quand ils étaient jeunes, libres, insouciants et fous amoureux. Deuxièmement, après ce dur au revoir ça faisait quelques mois, ils s'étaient encore réunis à la porte de cette maison. Troisièmement, ce soir au milieu de cette chambre ils s'étaient retrouvés par grâce divine.


Il garda les yeux fermés et continua à évoquer le jour où ils se sont réunis à la porte: il avait frappé d'auprès les indications et quelques secondes après elle avait ouvert la porte. Ils étaient restés debout et train de se regarder comme deux étrangères. Et en quelques secondes toutes les images avaient traversé leurs esprits simultanément: tous les câlins, leur premier baiser, les chuchotements et "je t'aime", leur mariage, cette première nuit, leur maison, leur intimité, leurs soirées, leurs danses, rigolades et tous les baisers. Et instinctivement, en ce moment précis, il a répété le geste de la première fois qu'il l'avait prise dans ses bras pour l'embrasser et la faire sienne à jamais. Il s'était alors emparé de l'espace qui les séparait comme saisi par un élan et il avait pris son visage pour lui, il avait soulevé sa bouche pour lui, il avait embrassé ses lèvres pour lui. Avec un baiser doux, ardent, suave et intense il lui avait dit sans mots à cette première occasion et redit lors de cette réunion à la porte, qu'il l'aimait. Profondément.


Il l'avait embrassée intensément, elle l'avait embrassé passionnément et puis ils avaient respiré l'un dans la bouche de l'autre en silence, leurs fronts collés, leurs nez s'effleurant, leurs souffles sur la bouche de l'autre. Ils avaient pleuré en souriant de joie et de reconnaissance. Ils s'étaient embrassés encore et encore entre sourires et larmes. Combien de larmes devaient-ils encore verser ?


Il revint à l'instant présent et garda bien les souvenirs de toutes ces rencontres comme des trésors. Dieu les bénissait dans ce temps de malheur et ces jours de détresse. Ils étaient unis. Ils allaient avoir tout ce dont ils avaient besoin pour continuer à être cachés. Ils devaient être reconnaissants. Il se demanda s'il aurait pu l'être, reconnaissant, si elle ne serait pas de retour entre ses bras. Il se sentit bien petit et s'accrocha à la taille de sa femme. En répétant une et autre fois dans son âme des actions de grâce.


Elle leva la tête pour le regarder avec son regard lumineux. Il se plongea dans ses yeux remplis et toucha son visage doucement. Il voit la beauté au milieu de ce monde déchu.


- Je t'aime - dit elle. Et le son de sa voix lui traverse le corps entier jusqu'à l'os.

- Je t'aime, mon amour.

Crédit Photo: Alejandra Quiroz

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