• S.Ch.

À côté

Ils nous avaient attachés aux machines et mis près l'un à côté de l'autre mais nous ne pouvions pas nous toucher. Nous ne pouvions que tourner la tête pour nous regarder et c'est ce que nous faisions. Nous avions fixé nos regards dans les yeux de l'autre pour oublier tout le reste.


Dans ses yeux je pouvais me cacher, ignorer toute ces souffrances et torture.


Quand je retrouvais ses yeux au milieu de cette salle sordide je savais que tout allait bien se passer, malgré ce cauchemar. Nous étions toujours unis et nous continuerions à combattre ensemble.


Je pouvais voir la rage et la désespération dans son regard, son envie de faire quelque chose pour nous. Attrapé et attaché il continuait à vouloir se battre pour sa famille. Je le lisais dans son âme.


Nos yeux se sont enlacés. Et nous avons oublié nos corps nus, faibles et maltraités dans ce regard profond, rempli et fidèle. Dans le visage de l'autre nous retrouvions de la compassion, de la résilience, du courage, de la tendresse. De l'amour, de l'espoir, de la foi. Elle était là, solide, inébranlable.


J'ai bu de sa présence à quelques mètres de moi comme si c'était une source d'eau fraîche. Des vêtements pour mon corps dépouillé. Des pansements pour toutes mes blessures saignantes. J'ai voulu lui dire avec le silence de mon regard que je croyais toujours, encore et encore, que nous avions fait le bon choix. Que nous le faisions toujours. Que nous marchions dans la vérité. Que notre amour nous garderait contre tout mal car il était vrai.


Nos yeux ne se sont point quittés jusqu'à ce que nous avons entendu la voix de cette femme nous dire "surprise". Toujours avec un ce ton que nous connaissions très bien déjà; cette voix imprégnée de cruauté et de moquerie qui tordait mes entrailles et me donnait de cauchemars. Nous avons instinctivement retourné nos yeux vers l'immense écran, avides de la voir, sachant ce qu'il allait nous montrer. Et nos yeux se sont inondés d'eau en regardant notre petite fille. Notre belle petite, notre trésor. J'ai senti le coeur de mon mari se contracter dans sa poitrine comme si c'était le mien. Mes battements s'étaient aussi détenus un instant en regardant notre enfant. Notre bébé. J'ai voulu pleurer toutes les larmes de mon coeur mais nous avions déjà surpassé cet étape.


Nous avions déjà pleuré et continué. Aujourd'hui nous savions comme cela marchait: nous avions droit à contempler notre fille quelques secondes avant que la séance ne commença.


Nous ne pouvions que compter sur l'autre, sans le toucher. Nous ne pouvions que nous regarder, sans pouvoir échapper. Tout ce que nous avions était à l'intérieur de chacun de nous; et nous avions toujours la grâce de pouvoir le partager l'un avec l'autre.


Nous vivions cela comme une bénédiction au milieu de la détresse: avoir les yeux de l'autre, contempler la foi que nous gardions, compter sur la conviction commune que tout cela nous dépassait, que nous avions un seul et unique Dieu qui nous gardait au-delà de tout ce présent. Que notre Père du ciel contrôlait chacune de nos vies, même dans ces circonstances. Qu'Il savait le pourquoi de tout. Qu'Il gardait nos enfants, notre famille. Qu'Il acceptait dans sa volonté que nous traversions ces nombreuses épreuves. Et Il nous montrait encore comment persévérer.


Nos yeux se disaient tout cela, nos coeurs battant dans un même rythme. Nous nous donnions de la force l'un à l'autre et nous pouvions lire dans nos regards mutuels la reconnaissance d'être toujours en vie, d'avoir toujours l'espoir. Car nos corps pouvaient être outragés, et nos armures de chair pouvaient se désintégrer petit à petit comme une sculpture à laquelle on jette de pierres, le vent use, le temps corrompt. Mais à l'intérieur nos prières étaient puissantes. Notre coeur ancré, comme un seul, dans une vie ailleurs. Nos âmes touchaient de près l'éternité quoique nous étions tous les deux persuadés que nous devions encore rester sur cette terre. C'est pourquoi nous nous regardions avec force. C'était notre conviction. Nous pouvions le lire dans les yeux de l'autre. Nous devions trouver nos enfants pour les libérer.


Nous ne savions pas comment nous allions le faire. Nous ne savions pas comment nous allions échapper de ces machines, de cette prison, de ces robots. Nous ne connaissions pas tous les dessein que l'Éternel avait préparé. Mais nous savions une chose: nous avions les yeux de l'autre et cela nous rappelait l'amour de notre Dieu. Nous l'avions déjà vécu, dans le passé; toutes ces fois que nous nous étions séparés et rencontrés. L'Esprit de Dieu nous avait préparé le long des années pour ce moment. Cela suffisait. Nous étions ensemble. Nous trouverions encore la manière de nous retrouver. Nous le savions.


Je me rappelle en ce moment de ce premier jour: de notre première rencontre, quand nos yeux s'étaient croisés et le monde était devenu à l'envers. Il avait laissé tomber tout ce qu'il avait entre ces mains parce qu'il avait compris qu'il ne pouvait pas exister une seule chose au monde qui lui rendrait aussi heureux que notre union dans un amour solide. Et nous avions tous les deux compris lors de cette première journée ensemble que tout allait changer pour nous, à jamais.


Et nous voici. Des nombreuses années après. Nous le savions toujours; nous avions vécu tellement des choses. Aucune n'était celle qu'on avait imaginé. Quand on était si libres, si petits. Mais nous étions ces mêmes jeunes au fond: toujours aussi forts et remplis d'un amour sincère. Car en nous vibrait cet espoir. La seule et même foi qui nous avait uni ce premier jour. Notre foi en Christ. Et Il était au milieu de nous. C'était Lui qui nous avait uni à chaque fois car il était au centre de notre famille.


Nous avons donc laissé les machines faire ce qu'elles avaient à faire à nos corps et esprits lors de cette séance, encore une fois. Et nous avons continué à prier ensemble. En nous regardant, en nous répétant en silence ces promesses que Dieu avait gravées dans les tables de nos coeur: l'amour est éternel.


 Crédit Photo: Holger Link

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